Confortablement installée depuis 1670 sur sa péninsule, la ville côtière de Charleston, en Caroline du Sud, profite de son emplacement à l’embouchure des fleuves Cooper et Ashley pour se préserver des assauts de l’océan Atlantique et tirer de l’estuaire d’abondantes richesses issues de la pêche. Tous ces cours d’eau, ces jardins et ces rues pavées qui ont façonné des siècles durant l’identité culinaire du Lowcountry (aire géographique et culturelle s’étendant le long du littoral de la Caroline du Sud) continuent de nourrir les cartes des tables locales dirigées par des chefs qui appliquent dorénavant des techniques internationales aux produits de saison, à la pêche et au gibier emblématiques de leur terroir.
Ce que l’on découvre à Charleston, ce n’est pas une rupture avec les traditions, mais une subtile évolution qui unit l’ancien et le nouveau aux quatre coins de la ville, comme en témoignent les menus dégustation de Spring Street, les étals de produits de la mer d’Upper King, les tables du French Quarter et – partout et sous toutes les formes imaginables – d’innombrables comptoirs marins. Que ce soit sur un simple porche, à la terrasse d’un café ou dans une demeure victorienne reconvertie, les habitants cultivent une certain art de vivre, pleinement assumé.
Ce que l’on goûte quand on s’attable à un restaurant de Charleston, c’est l’aboutissement de 350 années d’histoire, une continuité hors normes que les chefs mettent en scène soir après soir. Le chef James London du Chubby Fish, qui vient d’être nommé ambassadeur de la cuisine de Caroline du Sud, le résume d’ailleurs parfaitement : « Les restaurants de Charleston font preuve d’une audace folle, et nous avons la chance d’accueillir des voyageurs qui viennent spécialement pour découvrir nos créations ». Et il conclut : « C’est peut-être à Charleston que l’on trouve la cuisine la plus exaltante du moment. »
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Cannonborough-Elliotborough
Un peu à l’ouest de la grande artère de King Street, le quartier de Cannonborough-Elliotborough s’est transformé ces dernières années en un véritable laboratoire culinaire. D’anciens espaces commerciaux et industriels y ont trouvé une seconde vie sous la forme de restaurants contemporains regroupés autour de Spring Street. Ici, les rues deviennent plus étroites et sont bordées d’une jolie canopée verte qui offre une atmosphère plus branchée que celle qui imprègne le paradis du magasinage de la toute proche King Street.
Vern’s représente une nouvelle génération de restaurateurs, moins proches de la gastronomie du Sud que des sensibilités des bistrots européens et méditerranéens. La sélection de vins nature de Bethany Heinze s’accorde à merveille avec les pâtes maison et les assiettes principalement végétales concoctées par son mari, le chef Dano Heinze. Citons les campanelles au lapin, poivre noir et Piave Vecchio, ou encore l’aile de raie aux palourdes, pommes de terre et poireaux. L’emplacement à l’angle de Bogard Street et Ashe Street bourdonne de la douce effervescence des habitants et des touristes.
« Notre quartier est le nouveau centre culinaire de la ville, et ce qui est génial, c’est que c’est un lieu de vie authentique », dit Dano Heinze. « Nos convives nous disent à quel point ils se sentent à l’aise chez nous. C’était important pour moi de faire entrer les produits et les techniques de la gastronomie dans un lieu où l’on a le droit d’être bruyant et de s’amuser tout en profitant d’un service de qualité, de la bonne musique et d’une cuisine raffinée. »
Non loin de là, à Wild Common, le menu dégustation du chef Orlando Pagán privilégie la précision technique sans jamais perdre de vue l’héritage du Lowcountry. Son imparable maîtrise de la cuisine asiatique se dévoile par touches subtiles dans des plats de fruits de mer et de légumes qu’il élève à des hauteurs insoupçonnées. Un soir, il nous propose un phô au bouillon de champignons agrémenté d’un kimchi à la carotte et accompagné de nouilles transparentes; un autre, c’est un chawanmushi (crème salée aux œufs de la cuisine japonaise) parsemé de crabe bleu et de riz soufflé ou encore des huîtres Steamboat Creek cuites à la vapeur. À Charleston, cette succession de plats paraît tout à fait naturelle, surtout lorsqu’ils sont assortis d’une sélection de boissons concoctées à partir d’ingrédients locaux, comme les micropousses, les tomates, les herbes aromatiques, les agrumes ou encore le sorgho.
Chubby Fish renouvelle quotidiennement une carte qui met à l’honneur la prise du jour en la travaillant dans son intégralité, des collets aux joues jusqu’à la ventrèche et à la rogue. Fraîcheur garantie, avec les crustacés qui barbotent encore dans l’eau quelques heures plus tôt. Une entrée sobrement intitulée « tempura de poisson » utilise des espèces méconnues prélevées sur les prises accessoires des chalutiers à crevettes, comme le sébaste, le pagre ou encore le poisson-globe de l’Atlantique. Ici, le tempura se déguste avec une trempette de beurre blanc au soja. Parmi les autres plats, citons les huitres grillées au beurre de crabe et noix de cajou ainsi que la moelle modernisée avec une tempura de crevette et une mayonnaise bien relevée.
« Ce qui fait la différence pour moi, c’est la qualité des ingrédients, explique London, et je savais que les produits de la mer étaient ici les meilleurs. Nous recevons le poisson des mains du pêcheur qui l’a pris et les ostréiculteurs nous livrent directement dans la cuisine. J’avais à cœur de faire partie de cette chaîne, de ce circuit allant du quai à la table, dans un restaurant ancré dans la culture du Sud et à la créativité sans limites. »
Upper King
Quand on remonte la péninsule et que l’on dépasse le nombre impressionnant d’enseignes de King Street, on arrive à cette partie de la ville que les gens du coin appellent l’Upper King. Ce n’est pas tant un quartier qu’une rue où les vitrines classiques laissent place à des bars, des restaurants de grillades et autres comptoirs à crustacés qui ne désemplissent pas. C’est dans cette atmosphère décontractée et vivante que Leon’s Fine Poultry & Oyster Shop sert des huitres de Charleston accompagnées d’un poulet frit particulièrement croustillant (appelé par les locaux à « croûte dure »).
Un peu plus au nord, Rodney Scott’s BBQ rend un hommage vibrant aux traditions régionales avec son effiloché de porc entier cuit et fumé sur des braises de chêne et de caryer. La méthode ancestrale issue du Lowcountry perpétue l’identité culinaire de la ville. Historiquement, la cuisson au barbecue de porcs entiers était réservée aux grandes occasions, mais Scott tenait absolument à faire revivre cette pratique dans le cadre d’un restaurant (malgré les difficultés techniques) afin de permettre à un large public de goûter aux saveurs de son enfance.
Ansonborough/French Quarter
Ne demandez pas à un simple voyageur où finit Ansonborough et où commence le French Quarter, car la réponse est loin d’être évidente. Sachez seulement que c’est à la jonction de ces deux quartiers, dans un cadre typique de Charleston, où la mousse espagnole ruisselle des chênes et où les touristes déambulent à pied ou en calèche, que l’on trouve les restaurants les plus emblématiques de ces rues chargées d’histoire.
Au moment d’ouvrir ses portes en 2010, Husk s’est engagé à n’utiliser que des ingrédients du Sud, contribuant ainsi à redéfinir la façon dont on sélectionne les produits à Charleston. Le restaurant occupe une demeure des années 1890, issue de l’essor architectural victorien tardif qu’a connu le quartier. Travailler dans un édifice affichant plus de 130 ans au compteur impose certes son lot de contraintes, mais se révèle également une source de plaisir pour l’équipe.
« Le bâtiment ne manque pas de caractère », explique le chef Rick Ohlemacher. « Il nous rappelle à tout instant la nécessité de s’inscrire dans l’histoire sans cesser d’avancer. Notre force, ce n’est pas de servir une cuisine du Sud traditionnelle, mais de montrer la polyvalence des produits emblématiques de la région. On peut venir à Husk pour un brunch, passer ensuite la journée en ville, et revenir souper le soir pour avoir une expérience complètement différente. » Pourquoi? Parce que les champignons du dirty rice au pastrami dégustés au brunch avec un œuf miroir et un croustillant de piment seront servis le soir en tempura avec des piments marinés.
The Restaurant at Zero George propose un menu dégustation intimiste dans un manoir de 1804. Le flétan accompagné de chou cavalier revisite de façon innovante une association culinaire éprouvée du Lowcountry qui est ici allégée et ravivée par l’ajout de mandarines Satsuma. Le trait de génie? Des moules fumées qui donnent au plat une profondeur aromatique habituellement réservée aux choux longuement mijotés.
À quelques rues de là, Lowland joue une partition bien plus contemporaine dans une demeure historique donnant sur une ruelle pavée. Sa carte, articulée autour de la cuisson au feu et de la fermentation, aspire à proposer une version gastronomique des classiques de la région. L’assortiment de marinades, parfois présenté sous la forme d’une giardiniera (ce mélange italien de légumes marinés), joue ici un rôle essentiel : concombre, cèleri, carottes et haricots verts coupés en dés apportent aux plats une touche de salinité qui éclate en bouche. Les rigatonis nappés de ragù de porc utilisent des tomates confites pour déployer une profusion de saveurs.
Sullivan’s Island
Déguster des produits de la mer sur Sullivan’s Island est une expérience qui vaut bien le déplacement. Ainsi, on doit franchir le fleuve Cooper en empruntant l’Intracoastal Waterway sur le pont Ben Sawyer pour s’attabler à The Obstinate Daughter. Bercé par le rythme de l’île, on se rassasie des créations culinaires adossés au comptoir marin, parfait reflet de la côte de Caroline du Sud. Supervisé par le chef Jacques Larson, l’assortiment met à l’honneur huitres, palourdes, crudo et autres fruits de mer. Larson a été l’un des premiers à inciter les ostréiculteurs du Lowcountry à installer dans l’estuaire des cages flottantes de manière à influer sur la taille, la salinité et le caractère des huitres. Sans cette initiative, de nouvelles variétés comme la fameuse Sea Cloud n’auraient sans doute pas vu le jour.
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